Être sur le fil

« Mais j’y pense, Mari Ours et toi, vous n’avez pas d’enfant en fait ? »
Une petite phrase anodine de ma coiffeuse. Elle a 20 ans, les cheveux bleus, elle ne pense qu’au prochain tatouage qu’elle va se faire faire sur la cuisse. Je la vois tous les 2 mois depuis plus de 2 ans.
Elle est en train de poser ma couleur, justement parce que cet échec de FIV a fait sortir des tonnes de cheveux blancs.
Insolente innocence de la jeunesse insouciante… Elle est bien loin de mes problématiques. Et puis, elle ne sait pas. Elle ne pouvait pas savoir.

Et voilà, sur cette simple question, revenir à la case départ. Inopinément, sans prévenir. Comme çà, d’un claquement de doigts : larmes aux yeux, gorge serrée, ventre noué. Envie de me lever, de partir, de m’isoler pour pouvoir pleurer tranquille.

Comme je ne réponds pas, elle se sent obligée de se justifier, elle enchaîne en embrassant le salon du regard « Non parce que je ne vois jamais d’enfants, là, quand vous venez »
Je secoue la tête : « non »
Elle : « Ok, c’est cool alors…? »
Ouais ça pourrait paraître cool si c’était choisi : pouvoir profiter de son argent, son temps, sans contrainte.
Moi, haussant les épaules, les larmes aux yeux : « pas tellement cool »
Elle : « parce que tu en veux ? »
Moi : « oui »
Elle : « ah, et lui… non ? »
Moi : « si »
Elle : « ah, et vous avez essayé des trucs ? »
Moi : « oui, des tas. Ça fait 6 ans. »
Elle : « ah, alors c’est pas cool… »

Ben non. C’est loin d’être cool, tu vois.
Je suis rouge, j’ai les yeux pleins de larmes.
À ce moment précis, j’aurais dû me lever et aller prendre l’air dans la cour.
Mais comme d’habitude, pour ne pas passer pour une cinglée (oui, parce que quelle nana sensée se précipite dans la cour avec une moitié de couleur sur la tête, en peignoir, pour chialer tranquille ??), je n’en ai rien fait. Bref, je serre les dents. Comme d’habitude.
Inspiration, expiration.
Mais les larmes sont toujours là.

Et puis la phrase bateau que je sentais arriver…
Elle : « Faut pas désespérer, parfois il y a des femmes qui tombent enceintes quand elles ne s’y attendent plus… »

Moi : « Oui, parce qu’on ne parle que des jolies histoires. C’est comme les couples qui y arrivent après avoir adopté. Dans les stats, c’est en fait 7% des gens. Donc y’a aussi des tas de femmes qui ne finissent jamais par tomber enceinte »

Silence.

Elle : « mais pourquoi ça ne marche pas ? »
Si on savait ma petite, si seulement on savait…
Moi : « justement, on ne sait pas. »
Et puis je sais pas, je me sens obligée de me justifier. De ne pas être aussi nulle que les apparences le disent. Pathétique.
« Ça a même presque marché deux fois »
Elle : « qu’est ce qui s’est passé ? »
Moi : « … une grossesse extra utérine et une fausse couche … »

Bordel, mais pourquoi je réponds à ses questions ? Pourquoi je ne me suis pas contenté de dire « je n’ai pas très envie d’en parler » ? Sans doute parce qu’à ce moment précis, je suis faible. Sur le fil du rasoir, sans défense, prise de court. Aussi parce que j’en ai marre que personne ne me comprenne. J’ai envie qu’on m’écoute, qu’on se mette à ma place, qu’on admette que c’est difficile pour moi. J’en ai assez d’être seule avec cette souffrance. De me forcer à afficher une happy face, alors que je suis en miettes à l’intérieur. Fatiguée de jouer un rôle. Mais autant j’en ai marre des faux semblants, autant je sais que plus j’en dit, moins je vais bien…

Après ça, elle a eu des mots maladroits sur la fausse couche (« vaut mieux que ça arrive au début plutôt qu’à la fin », « ça fait mal ? Ah bon, j’aurais pas cru.. ») et sur mon état de santé, mais comment lui en vouloir ? C’est à moi que j’en veux. Pourquoi je n’ai pas fermé ma gueule ?

Pendant les 35 minutes où ma couleur posait, je n’ai même pas réussi à lire, j’avais juste envie de me cacher et de pleurer.

Quand elle m’a emmenée au bac pour le shampoing, à peine m’a-t-elle touché la tête que je pleurais silencieusement. Bêtement.
Elle l’a vu, bien entendu. Elle m’a demandé si c’était elle ou la couleur…? C’est vrai que, vu de l’extérieur, ça la fout un peu mal que la cliente pleure chez le coiffeur !
J’ai répondu que ce n’était rien, j’ai essayé de me concentrer sur la conversation de la cliente d’à côté, sur les produits coiffants disposés sur l’étagère, sur le souffle des sèches-cheveux, sur l’ampoule grillée du plafonnier, sur les mouvements des ciseaux, sur la sonnerie du téléphone, sur le chien qui grognait devant la porte. J’ai essayé de respirer profondément. De penser à autre chose, mais je n’y suis pas arrivée. Les seules pensées qui prenaient systématiquement le dessus c’étaient la malchance, l’avenir incertain, les épreuves traversées. 6 ans. J’ai pensé qu’on ne m’avait pas préparée à vivre ça. Je me suis (encore) demandée pourquoi ça tombait sur moi.

À un moment on n’était plus que toutes les 2 au bac, et elle m’a dit, gênée : « je suis vraiment désolée de t’avoir parlé de ça, je ne voulais pas te faire de la peine… ».
En fait, c’est pas qu’on me fait de la peine. J’ai tellement de chagrin retenu en moi, qu’il suffit d’un rien pour qu’il s’échappe. Un rien, vraiment. Même non intentionnel. Même moi, ce flot de larmes, je ne le maîtrise plus.

Comme d’habitude, j’ai répondu que ça allait, que ce n’était rien.

Comme d’habitude.

J’en ai marre que ça soit devenu une habitude.

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