Faire quatre (et dire au revoir à quatre)

aube ciel nuages nuageux

Photo de Ana Arantes sur Pexels.com

« Et finalement, le 11 mai 2018 à 10h06, 1+1 ont fait 4.

Alors oui, encore un dépassement de terme. Encore une césarienne. Mais notez que mon deuxième génie (surprise) et moi, on a bien fait les choses : le 11, un nombre premier et, de surcroît, 11 comme sa soeur (notre génie synthétique). Avouez que c’est commode. »

J’ai écrit ces lignes le 11/07/2018. Il y a plus de 2 ans. Aujourd’hui, TED a 4 ans « presque et demi » et Galipette a 2 ans et 3 mois.

Pourquoi publier ces lignes maintenant ?

Peut-être parce que gertruder, après 8 ans de PMA et une grossesse FIV, c’était un peu comme cette histoire qu’on nous raconte à chaque fois de la soeur du mari de la boulangère de la cousine « et paf ! comme ça, le bébé surprise ! », et ça me mettait mal à l’aise.

Peut-être parce qu’après cette naissance, il y a eu le sombre, le très sombre, et que j’étais vraiment loin d’être la meilleure version de moi-même. Que je me sentais illégitime ici, avec mes « problèmes de riches ».

Peut-être parce que je m’en suis sortie, peut-être parce que je vais mieux aujourd’hui mais que je me sentais toujours en imposture, tiraillée entre mon bonheur « cui-cui les petits oiseaux » et la honte de m’être éloignée si longtemps, de ne savoir comment revenir ou s’il le fallait seulement.

Peut-être parce qu’hier, en complétant le document envoyé pour la deuxième (troisième ?) relance par le centre de PMA, on a finalement tourné la page de cette partie de nos vies.

Mais, comme un retour de flamme et sans crier gare, je me suis alors pris, de plein fouet le souvenir des années de PMA, les larmes, les cris, les reproches, les déceptions, l’attente, la douleur, l’espoir, la joie, la peur, l’amour et enfin, la vie.

J’ai même relu certains billets de mon blog, le coeur gros, avec une pointe d’apitoiement pour cette fille que j’étais. Si j’avais su que mon parcours de PMA se « terminerait » comme ça, est-ce que ça aurait été plus facile ? Evidemment oui, mille fois oui.

Je regarde aussi ce parcours du combattant avec bienveillance parce qu’aujourd’hui, je suis convaincue que les épreuves que l’on vit trouvent sens dans l’avenir. Quand on a l’impression d’être dans l’oeil du cyclone, on ne peut pas l’entendre (et j’aurais détesté que la PrincessePi que je suis aujourd’hui le dise à la PrincessePi que j’étais pendant ces 8 années qui m’ont semblé une éternité). Mais pourtant… la cause est dans le futur. « Confiance, avance ».

J’avais un sentiment d’inachevé ici, comme s’il manquait « un point final ». Voilà pourquoi je me décide à écrire aujourd’hui.

Ce courrier, donc.

« Destruction des embryons sur-numéraire« .
Inspiration. Expiration. « Tu es sûr hein ? ».
Coché. Des larmes.
Lu et approuvé. Doublement signé. Des larmes. Une étreinte.
Timbré. Posté. Les larmes aux yeux.

Oui, nous avons fait le choix de détruire nos embryons sur-numéraire. Oui, vous pouvez me jeter des cailloux. Oui, vous pouvez me traiter d’égoïste. Moi-même, je l’aurais fait, il y a 5 ans de cela, toute convaincue que j’étais de donner ces embryons à un autre couple si la situation se présentait.

C’était une décision qu’on repoussait, chaque année, en cochant « Continuité de la conservation ». On n’en parlait presque jamais, et moi, je gardais tout ça pour moi, bien enfoui. Pas vu, pas pris. Le problème ne se pose même pas : il n’existe pas !

Pour tout dire, en 2019, nous n’avions même pas reçu « la » lettre adressée chaque année depuis 2015 (et la FIV qui a donné ces 6 pingouins, dont TED), probablement à cause de notre déménagement et de ma procrastination – inconsciente ou consciente ? – pour faire les changements d’adresse, notamment au centre de PMA.

J’avais parfois des coups de stress : tiraillée entre la panique « faut que je les appelle 😱, autant ils les ont détruits ! » et la facilité « au moins, comme ça, je suis peinarde, j’ai pas de décision à prendre ».

Et puis, réception de ce courrier dont l’adresse a été raturée. Voilà. 5 ans après, il va falloir faire un choix, arrêter de faire l’autruche et se décider à en parler ensemble et à crever l’abcès.

2ème (3ème ?) relance. Je mets la lettre en évidence sur le frigo.

Un jour, je suis en train de regarder un épisode de « Little fires everywhere » : celui où Bibi débarque comme une furie en pleine fête du premier anniversaire, dans la famille qui, après 15 ans de parcours de PMA, a adopté ce bébé abandonné devant la caserne de pompier. Le bébé de Bibi. La violence de la scène, tant pour les parents adoptifs que pour la mère séparée de son enfant, ça me retourne. C’est bien fait, parce que le spectateur peut vraiment comprendre les deux points de vue.

D’un coup, ça chemine et je me dis « Et si, un jour, la loi de bioéthique était amenée à être radicalement modifiée ?. Et si un jour on pouvait savoir ce que « nos » embryons sont devenus ? Et si je devais vivre un incident de parcours de vie, ou n’importe quelle expérience horrible qui pourrait me transformer profondément ou me faire virer dingue, et si je devenais déraisonnable et que je cherchais à savoir ? » 🤯

Et si un jour, TED et Galipette voyaient débarquer dans leurs vies leurs « frères et soeurs biologiques » 😱 ?

Cette simple scène dans cette simple série, qui, on est bien d’accord, n’avait strictement RIEN à voir avec la situation, ça a déclenché plein d’émotions en cascade.

Il faut trancher

Le soir, ça me prend, je pose la lettre sur la table basse et je provoque une conversation, pour qu’on décide. « Alors, on fait quoi ? ».

On discute et on tombe rapidement d’accord.

Ce (non)choix de « conservation », il faut se rendre à l’évidence : plus le temps avance et moins cela a de sens. On a le sentiment d’être au complet, tous les 4. Je vais avoir 40 ans dans quelques mois semaines 😅. On a eu deux magnifiques merveilles (je ne suis pas sûre que j’écrirai un jour un article pour MILKer mais Galipette est aussi exceptionnelle que TED). En tout cas, terminée pour moi, la maternité.

Les donner à la recherche ? Cette idée nous est inconfortable. Je m’imagine des expérimentations horribles et bleues fluo à la « The Expanse », et le côté rat de laboratoire ne nous enchante pas du tout.

Les donner à un autre couple ? C’est ce que je m’étais toujours imaginé que je ferai. Inconditionnellement, irréfutablement, c’est LE bon choix. Sans discuter. Evidemment qu’on allait les donner, ces 2×2 pingouins.

Et puis…
Et puis le temps a passé, et je vois grandir nos enfants. Pour être honnête, plus le temps passait et moins je m’imaginais les donner, ces embryons. M’imaginer d’autres enfants « issus de nos cellules », grandir peut-être dans d’autres familles, avec une autre vie, quelque part dans le monde, ben, ça me donne juste le vertige. C’est comme ça. Ne pas savoir, rester sur le « et si…? » « et peut-être …? »

Pour Papa Ours, comme pour moi, la décision la plus « logique », c’est donc la destruction. La seule différence, c’est que ça l’émeut moins que moi. Je le sens presque soulagé de tourner cette page, de clore un chapitre, alors que, de mon côté, il y a un peu de peine à « détruire ce qui a été si durement acquis… ». Peut-être parce qu’il a moins souffert de notre parcours ? Peut-être parce qu’il a une personnalité plus tournée vers l’avenir que moi ? Peut-être parce que pour lui, c’est déjà le passé.

The end

Papa Ours a dit qu’il allait poster la lettre (soit parce qu’il a vu que ça m’émouvait plus que lui, soit parce qu’il avait peur que je change d’avis ^^). Mais j’ai préféré le faire, moi. Symboliquement, j’ai longtemps regardé l’enveloppe avant de la mettre dans la boîte aux lettres. J’avais les larmes aux yeux, j’ai demandé pardon, j’ai dit adieu à cette période de ma vie, j’ai remercié et j’ai souri.

Je suis sans doute un peu niaise, mais j’ai trouvé l’instant très étrange.
Alors, je l’ai ensuite vite déposée, parce que j’avais peur de changer d’avis.

Je trouve ça un peu triste et bizarre, que les couples avec des embryons sur-numéraires ne soient pas accompagnés systématiquement dans leur prise de décision. Un entretien avec le médecin, un biologiste, un psy, j’en sais rien. Peut-être que ça pourrait aider, éclairer ? Au moins une possibilité d’accompagnement, quelque part sur le courrier, un soutien téléphonique, quelqu’un à qui parler ? Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants des choix possibles.

J’aurais aimé avoir le courage du don, de ce geste ultime de générosité. Le fait est que c’est une décision de couple et que, même si j’avais réussi à me dépasser (me transcender !), je n’aurais jamais pu convaincre Papa Ours. Pour lui, c’était juste inenvisageable de vivre dans le « et si, quelque part ? », il a toujours préféré les situations claires pour pouvoir avancer.

Pour être honnête, en rentrant de la poste, j’ai même cherché sur internet « Dons d’embryons sur-numéraire » (pathétique la meuf et aussi crétine, hein, parce qu’en cas de changement d’avis, va expliquer à la guichetière qu’il faut rouvrir la boîte pour récupérer une lettre 🙄).

Et puis, j’ai fermé le navigateur parce qu’en fait, ça ne servait à rien. Je ne saurai jamais si ce choix était le bon, ce que ça aurait donné s’il avait été différent, et ce que j’aurais ressenti en pensant toute ma vie à « et si…? ». Tout ce que je sais, c’est que c’est que ce choix nous appartient, et que pour nous deux, c’était le bon.

N’empêche, que ce sentiment avec lequel je vis aujourd’hui est très étrange : clore vraiment cette partie de ma vie et regarder le chemin parcouru avec un peu de nostalgie. Réaliser que je ne vivrai plus de grossesse et savourer la chance que nous avons eue.

Ambivalence des sentiments.
Tiens tiens, ça me rappelle quelque chose.
Un souvenir de PMA, justement.

11 réflexions sur “Faire quatre (et dire au revoir à quatre)

    • Coucou Maxelie 😉
      Courageuse, je ne sais pas… Oui, si prendre une décision, se positionner, c’est déjà avoir du courage. Non, si on se dit que je suis descendue du train sans même donner mes 2×2 billets à quelqu’un d’autre… 🤷🏻‍♀️
      J’espère que tu n’as pas pris peur avec mes réflexions sériesques totalement disproportionnées 😅.
      En tout cas, je suis heureuse si mon article sert à quelque chose d’autre qu’à tourner cette page longue de 8 ans (bord*l mon premier article datait de 2012 !).
      Ta lettre qui attend, tu as une date limite pour la renvoyer ?

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      • J’aurai pu écrire beaucoup de lignes très similaires puisque tu le sais, même période, donc même dead line, mmême déménagement, savoir qu’il faudrait appeler pour faire suivre le courrier mais ne pas le faire, repousser chaque année…
        tous ces sentiments et puis la culpabilité de détruire pour les mêmes raisons que toi, alors que je m’étais toujours promis de donner le plus beau des cadeaux…
        Franchement c’est dur .

        Aimé par 1 personne

        • ❤️ oui tu as raison, c’est dur.
          Je ne pense pas qu’il y ait un choix plus facile à faire qu’un autre et les raison qui nous poussent à prendre telle ou telle décision sont hyper personnelles. Alors ❤️ pour toi.
          Par contre, et à lire des témoignages dans vos commentaires ici, je me dis vraiment qu’un accompagnement du corps médical ne serait pas du luxe. J’ai l’impression qu’on se sent très seuls face à cette décision et que le sujet est bien tabou. On n’en parle pas beaucoup, si ?
          J’ai le sentiment que c’est comme si on était pris en charge à l’extrême 🙄 pendant la PMA et puis, tout à coup, plus rien, tu n' »intéresses » plus personne et on te laisse tout seul pour décider de quelque chose qui me semble pourtant capital… il y a peut-être un manque, là.

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  1. On a toujours dit que si on avait su que ça prendrait autant de temps mais que notre parcours allait aboutir, on aurait attendu patiemment, c’est l’incertitude qui rend l’attente insoutenable…
    On doit aussi envoyer la lettre, nous on aurait voulu les donner à un couple (et en angleterre le don n’est pas anonyme donc on s’était posé pas mal de questions…) mais au final c’est pas possible donc ça sera la recherche… Mais la lettre n’est toujours pas partie, chéri-chéri est en charge, moi je peux pas le faire…
    Et si jamais tu as envie de les écrire ces articles Milk, je viendrai les lire !

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  2. Quel bonheur de te lire, comme ta jolie plume m’avait manqué!
    J’ai fait l’autruche…. avec les 3 magnifiques embryons vitrifiés qui nous attendaient en RT (et nous attendent tjs je crois….) et les trois fragiles qui étaient à Poissy. J’aurais aimé donner. Vraiment. Mais exactement pour les mêmes raisons que toi je n’ai pas pu. Et je n’ai pas eu le courage de poster le courrier…
    Alors gros et énorme câlin. C’est dur de tourner une page qui a pris 10 ans de nos vies… mais dis toi une chose : tu ne trahis personne. Tu vis ton bonheur, même s’il est plein d’éraflures et ça c’est chouette. Être maman et avouer que c’est dur, que parfois malgré cet immense bonheur on peut aller mal. C’est ça avancer. Et parfois se souvenir… à quel point on les a attendus et à quel point, quand même, ça valait la peine de se battre aussi fort…
    ❤️😘

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  3. Choco_not dit :

    Ca fait plaisir de te lire ! Le don d’embryons est bien différent d’un don de gamètes. Les gamètes sont de simples « graines » envers lesquels il n’y a aucun lien affectif. Un embryon… est généralement bien précieux aux yeux de ceux qui l’ont si chèrement obtenu, et puis difficile de ne pas imaginer un bébé réel derrière, surtout quand on a les frères et soeurs bien vivants autour de soi.
    Comme tu dis, ça devrait être mieux accompagné.
    Enfin je fais une comparaison gamète/embryon mais je dois bien avouer que le courrier au sujet des paillettes congelées de MonChéri est resté plusieurs années (enfin il y en a eu plusieurs du coup) avant qu’on décide de les détruire (une fois que S. est arrivée en fait)… mais on les avait durement obtenue faut dire…
    Bises !

    Aimé par 1 personne

    • C’est exactement ce que tu dis au sujet du lien affectif. Mais c’est paradoxal quand tu y penses : un embryon, s’il y a ce lien affectif, c’est terrible de penser à le détruire ou le donner ou même le laisser pour la recherche. Quel que soit le choix qu’on fait, c’est donc difficile…
      Il serait sûrement bon d’accompagner les couples et ne pas les laisser seuls face à cette décision.

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  4. C’est vraiment une décision loin d’être anodine, et effectivement, il faudrait un accompagnement ne serait-ce que celui du biologiste ou du médecin qui vous a suivi… Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix. C’est votre choix et c’est donc le meilleur choix.

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